Mikhail Tal
8ᵉ champion du monde d'échecs (1960-1961). Le « Magicien de Riga » qui a inventé un style de sacrifice intuitif et qui reste l'un des joueurs les plus aimés de l'histoire.
Mikhail Tal, c’est l’amour des échecs poussé à l’incandescence. 8ᵉ champion du monde, et le plus jeune jamais sacré à 23 ans (record qui a tenu jusqu’à Kasparov en 1985, puis Carlsen en 2013). Mais surtout, c’est le seul champion dont les parties continuent de faire vibrer des amateurs qui n’ont jamais étudié sérieusement le jeu. Le « Magicien de Riga » a inventé un style à part : sacrifices osés, complications volontaires, multiplication des options pour saturer l’adversaire. La précision absolue n’était pas le but. Le but, c’était de créer un chaos calculé, dans lequel ses propres pièces vibraient mieux que celles d’en face. Il est mort à 55 ans en 1992, après une vie d’excès et de génie qui ressemble plus à un roman qu’à une biographie sportive.
En bref. Riga 1936, fils d’un médecin juif. Maître international à 17 ans, GM à 21. Champion d’URSS dès 21 ans. Champion du monde en 1960 contre Botvinnik à 23 ans, le plus jeune de l’histoire à l’époque. Reperd le titre l’année suivante (rematch Botvinnik 1961). Numéro un mondial à plusieurs reprises sur 25 ans de carrière. Plus de 70 tournois remportés. Style légendaire : sacrifices, attaques sur le roi, complications volontaires. Décédé en 1992, à 55 ans, des suites de problèmes rénaux liés à des excès chroniques. Auteur de La vie et les parties de Mikhail Tal (1976), l’un des meilleurs livres autobiographiques jamais écrits sur les échecs.
Riga, 1936
Mikhail Nekhemievich Tal naît le 9 novembre 1936 dans une famille juive lettone. Son père, Nekhemia Tal, médecin militaire, fut un fervent communiste. Sa mère, Ida Grigorievna, élève seule Mikhail après le décès du père quand Mikhail a six ans.
Mikhail est un enfant prodige tous azimuts. À six ans, il connaît la liste des nombres premiers jusqu’à 100. À sept ans, il joue Beethoven au piano sans solfège. À neuf ans, il découvre les échecs en regardant son demi-frère jouer.
À onze ans, il rejoint le Club d’Échecs de Riga. À quatorze ans, il est champion junior de Lettonie. À dix-sept ans, il devient maître international. À vingt ans, en 1956, il est champion d’URSS, exploit énorme à cet âge dans un pays où des dizaines de grands maîtres se disputent ce titre annuel.
À dix-neuf ans (1957), il participe à son premier interzonal. À 22 ans (1958), il gagne l’interzonal de Portoroz. À 23 ans (1959), il gagne le tournoi des Candidats à Bled-Zagreb-Belgrade, devançant des géants comme Keres et Petrosian.
Le titre, 1960
Mai 1960, Moscou. Mikhail Tal, 23 ans, défie Mikhail Botvinnik, 49 ans, champion depuis 1948. Le contraste saute aux yeux dès la première poignée de main. Botvinnik, c’est l’austère ingénieur soviétique en costume gris. Tal, c’est le jeune romantique aux mains nerveuses qui chauffe la salle.
Format : 24 parties. Tal prend le large d’emblée, 3-1 après six parties. Sacrifice après sacrifice, Botvinnik s’embourbe et ne retrouve plus son plan. Score final : 12,5-8,5. Tal devient le 8ᵉ champion du monde, et le plus jeune de l’histoire à ce moment-là. Le record tiendra jusqu’à Kasparov en 1985 (à 22 ans).
À cet instant précis, Tal a l’impression, partagée par beaucoup d’observateurs, qu’il peut régner pendant 20 ans. La suite va vite remettre les pendules à l’heure.
Le rematch perdu, 1961
Botvinnik, prévoyant comme toujours, avait fait inscrire dans le règlement une clause de revanche automatique. Rematch un an plus tard, mars-mai 1961, encore à Moscou.
Cette fois, le vieux champion a fait ses devoirs. Il pousse Tal vers des positions fermées où les sacrifices spectaculaires ne paient plus. Le jeune champion, par ailleurs en très mauvaise santé (insuffisance rénale chronique qu’il traînera toute sa vie), ne retrouve jamais le rythme.
Score sec : 13-8 pour Botvinnik. Titre récupéré. Tal a 24 ans, et il ne reverra plus jamais le sommet.
La carrière post-titre
Tal continue de jouer au plus haut niveau pendant 30 ans, mais sans jamais reprendre la couronne.
Il participe à 9 tournois des Candidats au total entre 1959 et 1985. Il en gagne 6, perd 3. Mais à chaque fois, il échoue dans le match du titre lui-même contre le champion en place.
Au cours de cette période, il gagne plus de 70 tournois individuels, dont plusieurs grands : Sotchi, Tallinn, Reykjavik, Lugano. Sa marque dans les opens est une présence quasi-permanente sur le podium pendant 25 ans.
Il joue contre tous les autres champions du monde de son époque : Botvinnik, Petrosian, Spassky, Fischer, Karpov, Kasparov. Score globalement à parité avec chacun.
La santé
L’insuffisance rénale est diagnostiquée à 19 ans. À 23 ans, juste avant son match du titre, on lui retire un rein. Il vivra le reste de sa vie avec un seul, ce qui ne l’empêchera ni de boire de la vodka comme un puits, ni de fumer ses deux paquets par jour, ni de balayer d’un revers de main les régimes que les médecins lui prescrivent.
Entre 1965 et 1990, séjours hospitaliers à répétition. Il sort parfois de chambre directement pour aller jouer un tournoi, sans la moindre préparation. Et gagne souvent quand même, ce qui rend ses adversaires fous.
À partir de 1991, sa santé décroche pour de bon. Dernier blitz à Barcelone en 1992, qu’il remporte. Il meurt le 28 juin 1992 à Moscou, à 55 ans.
Le style Tal
Le sacrifice intuitif. Tal sacrifice du matériel sans toujours calculer toutes les variantes. Sa philosophie : créer une position si compliquée que l’adversaire fera plus d’erreurs que lui. La citation célèbre : « Vous devez toujours laisser un peu de votre matériel sur le tableau pour que l’autre ait quelque chose à manger ».
Les complications volontaires. Tal cherche les positions où le calcul tactique est obligatoire et où les ressources des deux camps sont si nombreuses que l’analyse complète devient impossible. Il joue à l’instinct, l’autre doit calculer.
Sicilienne et est-indienne aux Noirs. La sicilienne (souvent Najdorf) et la défense est-indienne sont ses ouvertures favorites. Toutes les deux donnent des positions complexes où ses talents se manifestent.
Le sourire. Tal jouait souvent en souriant, particulièrement quand il sacrifiait. Cette légèreté physique, contrastant avec la dureté soviétique de Botvinnik, contribuait à son aura.
L’analyse moderne
Aujourd’hui, avec un Stockfish à portée de clavier, on peut vérifier objectivement les sacrifices de Tal. Le verdict, plutôt nuancé :
- Environ 60 % de ses sacrifices spectaculaires sont objectivement gagnants, ou au minimum forcent la nulle.
- Les 40 % restants sont… incorrects au sens strict. Sauf qu’ils gagnaient quand même contre des humains, parce que la défense exacte était introuvable au temps imparti.
C’est exactement ce qui sépare Tal d’un Magnus Carlsen. Carlsen est précis, presque chirurgical. Tal était inspiré, parfois imprécis, mais terriblement difficile à parer en partie réelle.
Les parties marquantes
Tal-Botvinnik 1960, partie 6. La partie qui a fait basculer le match. Sacrifice de cavalier au coup 21, attaque dévastatrice, Botvinnik ne trouve pas la défense.
Tal-Smyslov 1959 (Tournoi des Candidats). Sacrifice de cavalier sur f5 dans une sicilienne. Variante 30 ans plus tard analysée comme « brillante mais peut-être nulle avec défense parfaite ». Tal gagne en 25 coups.
Tal-Larsen 1965 (Match). Long match où Tal attaque sans relâche. Larsen, attaquant lui-même, finit par craquer.
L’héritage théorique
Le sacrifice positionnel. Tal a légitimé le sacrifice non pas pour gagner en quatre coups, mais pour obtenir une compensation positionnelle durable. Les engins modernes ont validé beaucoup de ses idées, qu’on appelle aujourd’hui « sacrifices Tal ».
L’analyse des complications. Sa façon d’évaluer une position complexe (par approximation, par schémas, sans calcul complet) influence les modernes. C’est l’idée que dans certaines positions, l’évaluation humaine intuitive bat le calcul exhaustif.
L’autobiographie. La vie et les parties de Mikhail Tal (1976) est l’un des grands livres autobiographiques jamais écrits par un champion. Tal y commente ses propres parties avec une honnêteté brutale et un humour qui le rendent inoubliable.
Pour aller plus loin
Pour le champion qu’il a battu, voir Botvinnik. Pour les ouvertures phares de Tal, voir défense sicilienne et défense est-indienne. Pour comprendre l’esprit de sacrifice à laquelle Tal a contribué, voir aussi Anderssen-Kieseritzky 1851 et Morphy aux Tuileries. Le glossaire des échecs couvre les concepts liés.