Paul Morphy
Le génie américain de 1858 qui a brisé toutes les certitudes du jeu romantique. Champion du monde de facto en deux ans, retiré à 22 ans, oublié à 47.
Paul Morphy, c’est probablement l’un des plus grands génies inexploités de l’histoire du jeu. Américain de La Nouvelle-Orléans, il joue de 1857 à 1859, deux ans à peine, et bat tous les meilleurs joueurs du monde dans la foulée. Champion d’Amérique du Nord à 20 ans. Vainqueur d’Anderssen (le plus fort joueur d’Europe) à 21 ans. Premier joueur reconnu universellement comme le plus fort du monde. Et puis tout s’arrête : il abandonne, dégoûté que plus personne ne veuille jouer contre lui sans qu’il concède un handicap (un pion, un cavalier). Il rentre à La Nouvelle-Orléans et ne rejoue plus jamais en public. Mort à 47 ans, dépressif et oublié. Mais ses 75 parties officielles sont encore étudiées aujourd’hui par tous les forts joueurs comme modèle absolu de jeu ouvert et combinatoire.
En bref. La Nouvelle-Orléans 1837. Famille aisée louisianaise. Diplômé d’avocat à 20 ans. Champion d’Amérique du Nord en 1857 (1ᵉʳ congrès américain). Voyage en Europe en 1858-1859, bat Adolph Anderssen (champion en titre de fait) 7-2 à Paris. Retour aux USA fin 1859, retraite définitive du jeu public. Première Guerre civile (1861-1865) qui ruine sa famille. Vie post-1859 marquée par l’inactivité, des troubles psychiques, et l’absence définitive du jeu. Décédé à 47 ans en 1884 d’une insuffisance cardiaque (ou suicide, débat historique). Considéré comme le premier vrai « champion du monde » avant l’institution officielle du titre en 1886. Soixante-quinze parties officielles seulement, qui restent dans le canon classique.
La Nouvelle-Orléans, 1837
Paul Charles Morphy naît le 22 juin 1837 à La Nouvelle-Orléans, alors ville cosmopolite francophone du sud des États-Unis. Père Alonzo Morphy (avocat puis juge à la Cour suprême de Louisiane), mère Louise Le Carpentier (issue d’une vieille famille créole). Famille catholique, francophone à la maison, anglophone en société.
Paul apprend les échecs à 9 ans, en regardant son père et son oncle Ernest Morphy jouer. À 12 ans, il bat son oncle, qui jouait déjà au niveau des plus forts joueurs américains. À 13 ans, il bat le grand maître hongrois Janos Lowenthal lors d’une simultanée à La Nouvelle-Orléans (Lowenthal de passage en tournée).
À 14 ans, le futur talent est déjà champion local. Mais ses parents insistent sur l’éducation : études de droit à Spring Hill College, diplôme à 20 ans (1857). Paul a une licence de droit qu’il n’utilisera pratiquement jamais.
Le 1er Congrès américain (1857)
Le 1er American Chess Congress se tient à New York en octobre 1857. Premier tournoi national américain, avec 16 joueurs. Format : double élimination directe.
Paul Morphy, à 20 ans, débarque de La Nouvelle-Orléans. Personne en dehors de la Louisiane ne le connaît vraiment. Il bat tout le monde. Finale contre Louis Paulsen (l’allemand-américain) : Morphy gagne 5-1 avec 2 nulles.
Morphy devient champion d’Amérique. Il commence à recevoir des invitations européennes. Le voyage en Europe se prépare.
Le voyage européen (1858-1859)
Morphy embarque pour Liverpool en juin 1858. 21 ans, le voilà en tournée européenne. Neuf mois qui constituent l’apogée absolue de sa carrière.
Londres. Howard Staunton, le théoricien anglais alors considéré comme le plus fort joueur du monde, refuse le match contre Morphy en prétextant des engagements professionnels (la suite a montré qu’il avait surtout peur de perdre). Morphy joue contre Lowenthal, le bat. Contre Mongredien, le bat aussi. Contre tous les autres forts britanniques, idem. Il roule sur tout le monde.
Paris. Morphy s’installe au Café de la Régence, qui était à l’époque le temple européen des échecs. Il y affronte les meilleurs Français : Saint-Amant (ancien champion), Harrwitz (ancien champion européen), Journoud, Maczuski. Il les bat tous, sans exception. Apothéose : il joue 8 simultanées à l’aveugle, sans regarder l’échiquier, contre 8 forts joueurs en même temps. Il gagne 6, fait 2 nulles. L’Europe entière en parle pendant des semaines.
Le match Anderssen (décembre 1858). Adolph Anderssen, prussien, vainqueur du grand tournoi de Londres 1851, considéré à ce moment comme le plus fort joueur du monde. Morphy le défie à Paris dans un match informel mais reconnu de tous comme un défi pour le titre mondial de fait. Format : premier à 7 victoires.
Score final : 7-2 pour Morphy avec 2 nulles. Anderssen, l’Allemand, dominé sans appel. À 21 ans, Morphy est désormais reconnu universellement comme le plus fort joueur de la planète.
La retraite (1859)
Printemps 1859, Morphy rentre aux États-Unis en héros. Quelques exhibitions, et puis la situation devient bizarre. Il refuse désormais de jouer sans handicap (donner un pion ou un cavalier d’avance dès le début), parce que plus personne ne semble capable de lui résister sans ça. Évidemment, personne ne veut accepter ces conditions humiliantes.
Le retour à La Nouvelle-Orléans coïncide en plus avec la guerre civile américaine (1861-1865). La famille Morphy, sudiste, perd l’essentiel de sa fortune dans la défaite confédérée. Paul ne combat pas comme soldat, mais il sort psychologiquement affaibli des années de guerre.
À partir de 1862, il ne joue quasiment plus en public. Il refuse les défis, les exhibitions, les invitations. Il vit avec sa mère puis sa sœur, tente quelques piges juridiques qui ne mènent à rien, et sombre lentement dans une mélancolie chronique qui ne le quittera plus.
La fin
Les biographes anciens parlent de « démence » ou de « folie ». Les analyses contemporaines penchent plutôt pour une dépression sévère, peut-être avec une dimension paranoïaque (Morphy était persuadé que des inconnus voulaient l’empoisonner ou lui voler ses biens, ce qui n’était pas le cas).
Le 10 juillet 1884, on retrouve Paul Morphy mort dans sa baignoire. Cause officielle : insuffisance cardiaque suite à un bain glacé pris après une longue marche en pleine chaleur. Plusieurs auteurs ont évoqué un suicide. Il avait 47 ans.
Le style Morphy
Le développement rapide. La marque de fabrique. Morphy sort toutes ses pièces en six ou sept coups, contrôle le centre, et attaque le roi adverse souvent encore au milieu de l’échiquier. Cette philosophie, « développer d’abord, attaquer ensuite », paraît évidente aujourd’hui. Elle ne l’était absolument pas en 1858.
Les sacrifices. Il sacrifie régulièrement du matériel pour ouvrir une colonne contre le roi adverse. Beaucoup de ses combinaisons consistent en un sacrifice de cavalier ou de fou pour ouvrir une diagonale ou une ligne stratégique.
Les ouvertures ouvertes. Côté Blancs : presque toujours 1.e4, et il accepte tous les gambits proposés. Italienne, Ruy Lopez, gambit Evans. Ces ouvertures lui donnent les positions ouvertes où son talent combinatoire s’exprime sans contrainte.
La défense calme. Avec les Noirs, le ton est plus solide. Italienne, défense russe, défense Philidor. Mais même là, il bascule régulièrement vers des attaques violentes dès la moindre opportunité.
La partie aux Tuileries (1858)
La partie la plus célèbre de Morphy : Morphy contre les Alliés (Duc de Brunswick et Comte Isouard) à l’opéra de Paris en 1858. Il assiste à une représentation du Barbier de Séville dans la loge de mécènes. Pendant le spectacle, ces deux mécènes (deux amateurs forts) lui demandent de jouer une partie informelle. Morphy joue tout en écoutant l’opéra.
Sacrifice de cavalier au coup 10, attaque dévastatrice. Mat en 17 coups. Cette partie est probablement la plus étudiée de l’histoire des échecs : presque chaque coup illustre un principe pédagogique fondamental sur le développement, le centre, et l’attaque sur le roi pas encore en sécurité.
(Voir Morphy aux Tuileries 1858 pour l’analyse complète.)
L’apport théorique
Le développement rapide. Morphy est le premier joueur dans l’histoire moderne à comprendre l’importance fondamentale du développement. Avant lui, on cherchait des combinaisons brillantes en milieu de partie. Après lui, on développe d’abord et on combine ensuite.
L’attaque sur le roi pas encore en sécurité. Beaucoup de victoires de Morphy viennent du fait qu’il attaque le roi adverse avant qu’il ait roqué. Cette idée tactique est devenue fondamentale.
Les ouvertures ouvertes. Morphy a popularisé le gambit Evans, l’Italienne, et la Ruy Lopez à un moment où les théoriciens européens commençaient à les abandonner. Sa pratique a réhabilité ces ouvertures pour 50 ans.
La perfection romantique. Tous les grands champions modernes (Capablanca, Lasker, Fischer, Kasparov) ont étudié Morphy. Capablanca disait : « Si vous voulez apprendre les échecs, étudiez d’abord Morphy. »
Pour aller plus loin
Pour la partie de Morphy la plus étudiée, voir Morphy contre les Alliés 1858. Pour son adversaire principal vaincu, voir Anderssen (pas encore créé) auquel il a pris le « titre » de fait. Pour le successeur officiel à l’institution du titre en 1886, voir Lasker. Pour les ouvertures que Morphy a popularisées, voir partie italienne, partie espagnole, gambit Evans. Le glossaire des échecs couvre les concepts liés.