Emanuel Lasker
2ᵉ champion du monde d'échecs (1894-1921). Le règne le plus long de l'histoire (27 ans), par un mathématicien et philosophe allemand qui a redéfini la psychologie du jeu.
Emanuel Lasker, c’est probablement le plus grand champion sur la durée. Vingt-sept ans à porter le titre, record absolu jamais battu, et qui ne le sera probablement jamais. Mathématicien, philosophe, dramaturge, économiste à ses heures, ami proche d’Albert Einstein qui le qualifiait de « véritable génie de la Renaissance ». Lasker incarne cette figure rare du joueur d’échecs comme intellectuel total. Sa marque sur le jeu, par contre, est très précise : il a compris avant tout le monde que les échecs étaient aussi un combat psychologique. Concrètement, il jouait souvent des coups objectivement sous-optimaux mais conçus pour mettre son adversaire spécifiquement dans l’embarras, en exploitant ses préférences et ses points faibles techniques. Cette dimension, qu’on appelle aujourd’hui « jouer l’adversaire », c’est sa contribution majeure aux échecs.
En bref. Berlinchen 1868 (Allemagne, aujourd’hui Pologne). PhD en mathématiques (1900). Champion du monde en 1894 contre Steinitz (pas encore créé), à 26 ans. Garde le titre 27 ans jusqu’en 1921 (record absolu). Défenses victorieuses : Steinitz 1896-97, Marshall 1907, Tarrasch 1908, Janowski 1910. Match nul contre Schlechter en 1910 (5-5). Perd contre Capablanca en 1921. Continue à jouer au plus haut niveau jusqu’en 1937. Plus de 30 grands tournois remportés. Émigré en Russie puis aux USA pour fuir le régime nazi (1933-1941). Décédé à New York en 1941 à 72 ans. Auteur du Manuel d’échecs (1925), l’un des grands livres de la littérature échiquéenne.
Berlinchen, 1868
Emanuel Lasker voit le jour le 24 décembre 1868 à Berlinchen, en Brandebourg prussien (aujourd’hui Barlinek en Pologne). Famille juive d’origine modeste : son père est cantor à la synagogue locale, sa mère s’occupe des enfants. Emanuel a un frère aîné, Berthold, lui-même excellent joueur d’échecs (ce qui n’est pas anodin pour la suite).
C’est Berthold qui apprend les échecs à Emanuel à 11 ans. Émulation fraternelle classique, sauf que l’apprentissage va vite déraper. À 13 ans, Emanuel part étudier à Berlin chez son frère, et commence à jouer dans les cafés.
À 16 ans, il gagne déjà sa vie en jouant contre des amateurs dans les cafés berlinois (petits jeux d’argent, du genre toléré à l’époque). En parallèle, il étudie sérieusement. À 17 ans, il entre à l’Université de Berlin en mathématiques.
Sa thèse de doctorat, soutenue en 1900, porte sur les modules métriques en algèbre commutative. Elle est encore citée dans la littérature mathématique du XXᵉ siècle. Son nom est associé à un théorème spécifique sur les anneaux noethériens. Pas mal pour quelqu’un qui passait son temps libre sur 64 cases.
La conquête du titre (1894)
Wilhelm Steinitz, alors champion du monde depuis 1886 (ou 1866 selon les conventions historiques), est âgé de 58 ans. Il défie publiquement Lasker, jeune phénomène allemand.
Le match a lieu en 1894, dans plusieurs villes (New York, Philadelphia, Montréal). Format : premier à 10 victoires.
Lasker gagne 10-5, sans difficulté apparente. Il a 26 ans et devient le 2ᵉ champion du monde de l’histoire.
Le rematch organisé deux ans plus tard (1896-97 à Moscou) confirme : Lasker gagne 10-2 avec 5 nulles. Steinitz, vieillissant et déjà malade, ne fait pas le poids.
Les défenses (1907-1910)
Lasker garde le titre pendant les 27 années qui suivent. Il défend contre les meilleurs de son temps :
1907 contre Frank Marshall (USA). Lasker gagne 8-0 avec 7 nulles. Match écrasant.
1908 contre Siegbert Tarrasch (Allemagne). Lasker gagne 8-3 avec 5 nulles. Tarrasch, théoricien réputé, est dépassé.
1910 contre Carl Schlechter (Autriche). Match très tendu. Score : 5-5. Lasker garde le titre par règlement (l’équivalent moderne aurait été un challenge réussi pour Schlechter).
1910 contre David Janowski (France). Lasker gagne 8-0 avec 3 nulles.
À ce stade, Lasker a 42 ans. Il a régné 16 ans. Il continue à dominer les rares tournois où il participe.
Les années 1910-1920 et la rareté
Lasker joue très peu de tournois entre 1910 et 1921. Quelques rares : Saint-Pétersbourg 1909 (1ᵉʳ), Saint-Pétersbourg 1914 (1ᵉʳ devant Capablanca), Berlin 1918 (1ᵉʳ). Ses absences sont devenues légendaires.
Il vit de plus en plus de l’écriture (livres d’échecs, articles philosophiques) et des conférences. Il ne joue que quand son emploi du temps le permet.
C’est aussi cette période qui forge sa réputation de « champion qui évite ». Il refuse plusieurs fois Capablanca au prétexte que les conditions financières ne lui conviennent pas. Capablanca attend dix ans avant d’avoir son match.
La perte du titre (1921)
Le match contre Capablanca à La Havane, en 1921, est l’aboutissement qu’on attendait depuis sept ans. Lasker a 52 ans, Capablanca 32. Choc générationnel total.
Lasker encaisse quatre défaites de suite, sans réaction visible. Aucune nulle gagnée, rien. Score final : 0-4, 10 nulles. Le 28 avril 1921, après la 14ᵉ partie, Lasker abandonne le match. Il est physiquement malade et reconnaît publiquement la supériorité de Capablanca.
Fin du plus long règne de l’histoire des échecs : 27 ans pleins. Personne, à ce jour, n’a tenu aussi longtemps.
L’après-titre (1921-1937)
Lasker continue à jouer pendant seize ans après la perte du titre, et pas en figurant. Il gagne le tournoi de New York 1924 à 56 ans, devant Capablanca et Alekhine. Résultat qui sidère tous ses contemporains : un sexagénaire qui bat les deux meilleurs joueurs du monde, ça ne se voit pas tous les jours.
À Moscou 1925, deuxième, encore devant Capablanca. À Moscou 1936, à 67 ans, il joue le tournoi des champions et termine 6ᵉ, ce qui reste un résultat respectable.
Mais la situation politique se dégrade vite. Lasker est juif, et le régime nazi arrive au pouvoir en Allemagne en 1933. Il quitte le pays. Il vit ensuite successivement en Angleterre, puis en URSS (où Staline lui offre un poste à l’Institut des mathématiques), puis aux États-Unis à partir de 1938.
À New York, il vit modestement, presque pauvrement. Il meurt le 11 janvier 1941, à 72 ans, d’une infection rénale. Albert Einstein, son ami proche, signe la préface posthume d’un de ses livres.
Le style Lasker
Le combat psychologique. C’est la signature, et de loin. Lasker analyse en amont chaque adversaire, puis choisit des coups conçus pour le déstabiliser personnellement. Avec un Tarrasch théoricien obsédé par les principes, il opte pour des positions désordonnées que l’autre déteste. Avec un Janowski courrier des tactiques, il simplifie vers des finales tranquilles, là où Janowski s’ennuie.
La défense en positions difficiles. Lasker brille dans les positions techniquement perdantes. Il pose tellement de problèmes pratiques que la plupart des adversaires finissent par se tromper quelque part. Sa résistance était devenue proverbiale, et plusieurs grands maîtres modernes (Carlsen le premier) reconnaissent y trouver une influence directe.
Les ouvertures classiques. 1.e4 ou 1.d4 selon le contexte. Pas d’ouverture signature. Lasker s’adapte à l’adversaire dans le choix d’ouverture comme dans le choix de coup, c’est tout le principe.
L’économie de l’effort. Il travaille beaucoup en privé, mais joue avec parcimonie. Il ne se déplace qu’aux tournois qu’il juge vraiment importants. Cette rareté, voulue, n’a fait qu’ajouter à son aura.
L’apport théorique
Le Manuel d’échecs (1925). L’un des grands livres pédagogiques de tous les temps. Lasker y introduit la notion d’évaluation positionnelle moderne, complète Steinitz, et expose une philosophie du jeu. Toujours édité aujourd’hui, encore lu.
La psychologie du jeu. Avant Lasker, les échecs étaient surtout théorie et calcul. Après lui, on comprend que le jeu inclut une dimension psychologique sur l’adversaire. Cette idée influence tous les matchs du XXᵉ siècle, jusqu’à Kasparov, Karpov, Carlsen.
Les ouvertures avec les Noirs contre 1.e4. Lasker a contribué à la théorie de la défense Caro-Kann et de la défense française. Sa Caro-Kann (variante 4…Nf6) reste une référence.
La théorie économique et politique. Hors échecs, Lasker écrit aussi sur l’économie (Das Begreifen der Welt, 1913) et la philosophie. Ami d’Einstein, ami du jeune mouvement sioniste. Personnalité intellectuelle large.
Pour aller plus loin
Pour son adversaire principal vaincu, voir Capablanca qui lui a pris le titre en 1921. Pour comprendre l’évolution stylistique vers les modernes, voir Botvinnik qui le considérait comme une influence majeure. Pour les ouvertures que Lasker a marquées, voir partie espagnole, défense Caro-Kann, défense française. Le glossaire des échecs couvre les concepts liés.