Garry Kasparov

13ᵉ champion du monde d'échecs (1985-2000). Le génie azéri-russe qui a dominé son époque pendant deux décennies, redéfini la préparation moderne, et combattu Deep Blue.

Avec Magnus Carlsen, Garry Kasparov est le plus grand joueur de l’histoire si l’on regarde à la fois l’Elo et la longévité au sommet. Champion du monde en 1985 à 22 ans, il règne quasi sans discontinuer jusqu’en 2000. Mais son palmarès ne suffit pas à raconter ce qu’il a apporté. Il est le premier à avoir industrialisé la préparation moderne via les bases de données et les premiers moteurs, il a refait toute l’approche stratégique côté Noirs (Grünfeld, Est-Indienne, Najdorf), et il s’est imposé comme référence intellectuelle bien au-delà des 64 cases, notamment par son combat politique contre Vladimir Poutine. Son match contre Deep Blue en 1997, perdu d’un cheveu, reste l’un des grands tournants symboliques de la fin du XXᵉ siècle.

En bref. Bakou 1963, devient grand maître à 17 ans. Champion du monde en 1985 contre Karpov, à 22 ans (record). Cinq matchs contre Karpov entre 1984 et 1990, score cumulé +20-19=104. Numéro un mondial pendant 22 ans cumulés (record toutes époques). Elo maximum 2851 (record longtemps tenu, dépassé par Carlsen en 2014). Champion en titre jusqu’en 2000, où il perd contre Vladimir Kramnik (pas encore créé). Match perdu contre Deep Blue en 1997, 2,5-3,5. Retraite en 2005 pour s’engager dans l’opposition politique russe. Auteur de plusieurs livres marquants : My Great Predecessors (5 volumes), Modern Chess, How Life Imitates Chess.

Bakou, 1963

Garry Weinstein, futur Kasparov, voit le jour le 13 avril 1963 à Bakou, capitale de la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan. Père juif (Kim Weinstein), mère arménienne (Klara Shagenovna). Le père meurt d’un cancer quand Garry a 7 ans. Klara, professeure d’ingénierie, reprend seule l’éducation du gamin. Elle change le nom de famille de l’enfant pour celui de sa propre famille (Gasparian, russifié en Kasparov), histoire de lui éviter les préjugés antisémites de la société soviétique.

À 6 ans, Garry regarde ses parents bloquer sur un problème d’échecs publié dans un journal, et leur donne la solution sans même connaître les règles. C’est le déclic. Il s’y met sérieusement à 7 ans, intègre les sections jeunesse soviétiques à 10, et attire l’attention de Mikhail Botvinnik en personne, ancien champion du monde et patron de la principale école d’échecs d’URSS.

À 12 ans, il gagne le championnat soviétique des moins de 18 ans. À 13 ans, rebelote (oui, encore les moins de 18 ans). À 14, il bascule directement chez les adultes, au plus haut niveau soviétique, ce qui à l’époque revient à jouer dans la cour la plus dure du monde.

Le saut au sommet

À dix-sept ans, en 1980, Kasparov devient grand maître international après le championnat du monde junior à Dortmund. À dix-huit, il joue le tournoi de Bugojno (Yougoslavie) et termine deuxième derrière Anatoly Karpov, son futur grand rival.

À vingt ans, en 1983, il gagne le cycle des Candidats. Demi-finale contre Korchnoi (4-1), finale contre Vasily Smyslov (8,5-4,5). Le voici qualifié pour défier le champion du monde.

Son adversaire est Anatoly Karpov, champion depuis 1975, alors absolument dominant : six tournois remportés d’affilée à un score moyen de 80 % de points.

Les cinq matchs Karpov-Kasparov (1984-1990)

Aucun rivalité dans l’histoire du jeu n’a duré aussi longtemps ni atteint cette intensité.

Le match interrompu (1984-1985). Premier match au premier qui gagne six parties. Karpov mène rapidement 5-0 après neuf parties. Kasparov stoppe l’hémorragie, gagne quelques parties, et le score reste 5-3 après quarante-huit (!) parties. Le 15 février 1985, après cinq mois de jeu, le président de la FIDE Florencio Campomanes annule le match « pour raisons de santé des joueurs ». Décision controversée. Kasparov accuse une manipulation pro-Karpov.

Match 1985 (Moscou). Format changé : 24 parties maximum. Kasparov gagne 13-11 et devient le 13ᵉ champion du monde à 22 ans, le plus jeune de l’histoire à ce moment-là.

Match 1986 (Londres-Leningrad). Format identique. Kasparov garde le titre 12,5-11,5.

Match 1987 (Séville). Encore plus serré. Kasparov garde le titre 12-12 (en cas d’égalité, le champion garde le titre).

Match 1990 (New York-Lyon). Kasparov garde le titre 12,5-11,5.

Cinq matchs étalés sur six ans. Score cumulé sur les 144 parties classiques jouées : +21-19=104. Pratiquement à parité. C’est l’une des plus grandes rivalités sportives de l’histoire toutes disciplines confondues.

Le règne de 1985-2000

Champion du monde, Kasparov continue à dominer hors des matchs du titre.

Il gagne quasi tous les grands tournois où il participe : Linares, Wijk aan Zee, Tilburg, Dos Hermanas, Tournoi des Étoiles à Belfort. Il maintient l’Elo le plus élevé pendant la quasi-totalité de la période.

Il défend le titre contre Anand en 1995 (10,5-7,5) à New York, dans un match au sommet du World Trade Center. Anand, alors numéro deux mondial, est sérieusement battu malgré une partie victorieuse au début.

En 1993, Kasparov se sépare de la FIDE après un conflit sur les modalités du championnat. Il fonde sa propre fédération, la PCA (Professional Chess Association). Le titre se dédouble : Kasparov tient le titre PCA, la FIDE en organise un autre. Cette division, qu’on appellera plus tard « la guerre des titres », dure jusqu’en 2006.

Le match Deep Blue (1997)

Le moment historique se joue à New York, du 3 au 11 mai 1997.

Premier match (1996, Philadelphie). Kasparov bat Deep Blue 1 (IBM) 4-2. Aucun frisson particulier : à l’époque, les humains gardent une avance confortable.

Deuxième match (1997, New York). Deep Blue 2, alias Deeper Blue. Version améliorée, 200 millions de positions évaluées par seconde. Format six parties. Kasparov gagne la première. Il perd la deuxième sur ce qu’il prend pour un coup « trop humain » de la machine, ce qui le déstabilise pour le reste du match. Suivent trois nulles. Et il perd la sixième et dernière en 19 coups, sur une gaffe d’ouverture invraisemblable. Score final : 2,5-3,5 pour Deep Blue.

Premier titre symbolique perdu par l’humanité face à une machine dans un format compétitif sérieux. Kasparov accuse IBM d’être intervenu humainement sur certains coups. IBM démantèle Deep Blue dans la foulée, refuse tout troisième match, et le débat n’est jamais vraiment tranché.

Au-delà du résultat, l’événement marque une bascule. Les moteurs continuent de progresser à un rythme délirant. En 2005, ils dépassent définitivement les meilleurs humains, et plus personne, pas même Carlsen, ne peut prétendre tenir tête à un engin moderne.

La perte du titre (2000)

Le 2 novembre 2000, Kasparov perd le titre PCA contre son ancien protégé Vladimir Kramnik à Londres. Score : 6,5-8,5 (deux victoires Kramnik, treize nulles, zéro victoire Kasparov en quinze parties).

Performance exceptionnelle de Kramnik, qui avait préparé spécifiquement la défense Berlin (Espagnole) pour neutraliser le répertoire blanc de Kasparov. Le match est resté dans l’histoire pour cette préparation systématique, considérée comme l’une des meilleures jamais faites pour un championnat du monde.

Kasparov ne reconquiert jamais le titre. Il essaie en vain de négocier un rematch contre Kramnik, jusqu’à se résoudre, en 2005, à se retirer de la compétition active.

L’engagement politique

Après sa retraite, Kasparov se lance dans l’opposition politique en Russie. Il fonde le mouvement « Une autre Russie » (Drugaya Rossiya) en 2005, dénonce la dérive autoritaire du régime de Vladimir Poutine, et tente de se présenter à l’élection présidentielle de 2008.

Sa candidature est invalidée pour des raisons procédurales. Il continue son activisme, est arrêté lors de manifestations, écrit dans la presse internationale.

En 2014, après l’annexion de la Crimée par la Russie, il quitte définitivement le pays et s’installe à New York. Depuis 2022 et l’invasion de l’Ukraine, il est l’un des intellectuels russes en exil les plus visibles dans la presse occidentale.

Son livre Winter Is Coming (2015) prophétisait la trajectoire poutinienne. Lecture étrangement prémonitoire.

Le style Kasparov

Préparation extrême. Kasparov est le premier à avoir industrialisé l’usage des bases de données et des moteurs pour décortiquer ses futurs adversaires. À son apogée, sa maîtrise théorique des ouvertures dépasse probablement celle de n’importe quel autre joueur, vivant ou mort.

Initiative agressive. Style ultra-dynamique. Côté Noirs, c’est de la guerre : Najdorf, Grünfeld, Est-Indienne. Côté Blancs, alternance entre 1.d4 et 1.e4 selon le profil de l’adversaire et la préparation prévue.

Calcul ultra-profond. Plusieurs de ses parties ont été décrites par ses pairs comme « calculées à 18 coups vus sur l’échiquier ». Capacité hors norme, mais parfois à double tranchant : il rate parfois un coup simple parce qu’il s’est plongé dans une variante à dix coups de profondeur.

Combat psychologique. Chaque partie ressemble à un duel personnel. Regard appuyé sur l’adversaire, soupirs, gestuelle qui marque le mépris pour les mauvais coups. Tactiques parfois à la limite, qui lui ont valu plusieurs remontrances d’arbitres au fil des ans.

L’apport théorique

Le Grünfeld revisité. Kasparov a fait de la défense Grünfeld son arme principale aux Noirs contre 1.d4. Les variantes qu’il a analysées (Russian System, Exchange Variation) restent référence.

La sicilienne Najdorf. Comme Fischer avant lui, Kasparov a poussé l’analyse de la Najdorf à un niveau de profondeur inédit. Les variantes Sozin et anglaise des années 1990 portent sa marque.

L’ouverture est-indienne (King’s Indian). Reprise après une décennie d’oubli, et popularisée par Kasparov à partir de 1985.

Les livres. My Great Predecessors en 5 volumes (2003-2005) couvre les onze premiers champions du monde avec un détail technique inégalé. Modern Chess (3 volumes) est l’analyse définitive de ses propres parties contre Karpov. How Life Imitates Chess (2007) est plus philosophique : analogies entre stratégie échiquéenne et décision politique/business.

Pour aller plus loin

Pour comprendre la rivalité historique, voir Karpov. Pour son successeur direct, voir Carlsen (Carlsen a été coaché par Kasparov en 2009-2010). Pour les ouvertures phares de Kasparov, voir défense Grünfeld, sicilienne Najdorf, défense est-indienne. Pour une partie marquante de Kasparov, voir Kasparov-Topalov 1999. Le glossaire des échecs couvre les concepts liés.