Anatoly Karpov
12ᵉ champion du monde d'échecs (1975-1985). Le maître soviétique du positionnel, dauphin des classiques, qui a régné dix ans avant de céder le titre à Garry Kasparov.
Anatoly Karpov, c’est l’incarnation moderne de l’école positionnelle soviétique, dans toute sa pureté. Champion du monde de 1975 à 1985, il devient l’un des très grands de l’histoire en empilant plus de deux cents victoires en tournoi sur cinq décennies de carrière. Sa marque de fabrique : un style limpide, presque géométrique. Chaque coup ferme une option à l’adversaire, puis une autre, et au bout de quarante coups la position est gagnée sans qu’on sache trop comment. Successeur désigné de Fischer en 1975 (par forfait, ça a laissé une trace), grand rival de Kasparov pendant six ans, il a aussi été président de la fondation soviétique des échecs sous Brejnev et continue, aujourd’hui encore, son rôle d’ambassadeur international du jeu.
En bref. Zlatoust 1951. Maître international à 18 ans, GM à 19. Champion du monde en 1975 par forfait de Fischer. Défend le titre contre Korchnoi (pas encore créé) en 1978 (6-5) et 1981 (6-2). Cinq matchs contre Kasparov entre 1984 et 1990 (perdus avec un score cumulé honorable). Champion FIDE entre 1993 et 1999 (titre dédoublé suite au schisme PCA-FIDE). Plus de 200 tournois remportés au cours de sa carrière, dont Linares (8 fois), Wijk aan Zee, Tilburg. Politicien actif (Douma russe). Activité d’entraîneur et d’ambassadeur jusqu’à aujourd’hui.
Naissance dans l’Oural
Anatoly Yevgenyevich Karpov voit le jour le 23 mai 1951 à Zlatoust, ville sidérurgique perdue au cœur de l’Oural russe. Père ingénieur métallurgiste, mère éducatrice. Il apprend les échecs à 4 ans en regardant son père jouer. À 12 ans, le système soviétique d’identification des talents le repère et l’envoie à l’école d’échecs de Botvinnik, à Moscou.
Mikhail Botvinnik, qui dirige alors l’école d’élite, écrira plus tard à son sujet : « Sa logique est implacable, son sens de la position est déjà presque adulte à 12 ans. Il jouera très haut. » Difficile de tomber plus juste.
À 15 ans, Karpov rafle le championnat junior d’URSS. À 16 ans, maître international. À 18, en 1969, championnat du monde junior à Stockholm. La courbe de progression est d’une régularité inquiétante : pas d’explosion fracassante, pas de creux non plus, juste une montée constante sans une seule erreur.
À 19 ans, en 1970, il décroche le titre de grand maître international.
La conquête du titre
À 21 ans, en 1973, Karpov remporte le tournoi interzonal de Leningrad. Cycle des Candidats lancé. Il bat Lev Polugaevsky 5,5-2,5, puis Boris Spassky 7-4 en demi-finale, enfin Viktor Korchnoi 12,5-11,5 en finale. Le voilà challenger officiel de Bobby Fischer.
Sauf que Fischer, on connaît la suite (voir Bobby Fischer), refuse de défendre son titre dans les conditions imposées par la FIDE. Le 3 avril 1975, après l’échec des négociations, la FIDE proclame Anatoly Karpov 12ᵉ champion du monde par forfait. Il a 23 ans.
Pour beaucoup, un titre acquis sans la moindre partie disputée reste entaché. Karpov en a parfaitement conscience. Sa réponse tient en une seule décision : devenir le joueur le plus titré en tournoi de toute l’histoire, pour prouver, parties à l’appui, qu’il aurait gagné contre Fischer si la partie avait eu lieu.
Les défenses contre Korchnoi
Match 1978 (Baguio City, Philippines). Format au premier qui décroche 6 victoires. Karpov mène 4-1, puis le match bascule. Korchnoi recolle à 5-5. Onzième victoire de Karpov à la 32ᵉ partie. 6-5. Titre conservé d’un fil.
Match 1981 (Mérano, Italie). Cette fois, plus de suspense : 6-2 net pour Karpov.
Korchnoi, dissident soviétique réfugié en Suisse, était devenu en quelques années un adversaire redoutable, soutenu par tout l’Occident. Karpov, lui, défendait le système. Et il l’a battu deux fois.
La défaite contre Kasparov (1985)
C’est avec Kasparov, jeune talent de Bakou, que la rivalité culmine. Cinq matchs entre 1984 et 1990 (voir Kasparov pour le détail).
Le tournant : le match de 1984-1985, mené 5-0 puis annulé, suivi du match revanche en novembre 1985 à Moscou. Kasparov gagne 13-11 et le titre passe.
Karpov continue à se battre. Il ramène le score à 12-12 en 1987 (Séville), résultat qui lui aurait permis de garder le titre s’il avait été champion. Mais c’est Kasparov qui l’est. En 1990, dernier match : 11,5-12,5 pour Kasparov.
Sur les cinq matchs et 144 parties classiques cumulées, le score est presque à parité. Un fait souvent oublié : Karpov a joué Kasparov à parité globale sur six ans, ce qui le place au sommet absolu de l’histoire du jeu.
La présidence FIDE (1993-1999)
En 1993, suite à la rupture entre Kasparov et la FIDE, le titre se dédouble. La PCA (Kasparov) organise son championnat ; la FIDE le sien. Karpov gagne les championnats du monde FIDE de 1993 (contre Jan Timman, 12,5-8,5) et de 1996 (contre Gata Kamsky, 10,5-7,5).
Il défend le titre FIDE jusqu’en 1999, où il refuse de jouer le match du nouveau format de tournoi à élimination directe imposé par Kirsan Iliumzhinov. Le titre FIDE passe à Alexander Khalifman.
Le titre se réunifie en 2006, sous Vladimir Kramnik.
Activité après la couronne
Karpov continue à jouer en tournoi tout en s’engageant dans la politique russe.
Tournois. Plus de 200 tournois remportés au cours de sa carrière. À ce jour, il reste le joueur le plus titré en tournoi de l’histoire. Linares 8 fois (de 1981 à 1995, plus 1996 et 2000). Tilburg 4 fois. Wijk aan Zee 1 fois (et de nombreux podiums).
Politique. Élu député de la Douma russe (parlement) en 2005 sous l’étiquette Russie unie (parti de Vladimir Poutine). Plusieurs mandats. Il est un soutien public au régime, en particulier sur les questions concernant la Crimée et l’Ukraine.
Activités diverses. Président de la fédération mondiale d’échecs des écoliers, créé sa propre fondation (Karpov International Chess Foundation). Auteur de plusieurs livres techniques.
Le style Karpov
Stratégie pure. Karpov est avant tout un positionnel pur. Sa méthode : un mini-avantage en sortie d’ouverture, puis une accumulation lente d’avantages structurels (meilleure case pour un cavalier, paire de fous conservée, contrôle d’une colonne ouverte), et la conversion technique au bout. Aucune combinaison spectaculaire, juste un étouffement méthodique. C’est tout.
La défense Caro-Kann. Sa défense de prédilection contre 1.e4. Solide, paire de fous préservée, plan clair pour les Noirs. Karpov est sans doute le plus grand expert historique de la Caro-Kann, et ses parties servent encore de matière de base aux ouvrages modernes.
Les ouvertures avec les Blancs. 1.d4 ou 1.e4 selon l’adversaire. Sur 1.e4, c’est généralement la Ruy Lopez (Espagnole). Sur 1.d4, il affectionne la Catalane et les systèmes anti-est-indiens.
La précision technique. Karpov ne lâche presque jamais une finale gagnante. Pure école soviétique transmise par Botvinnik. La discipline tient encore aujourd’hui, même passé 70 ans (il joue encore en exhibition régulièrement).
L’économie de l’effort. Là où Kasparov calculait à fond, Karpov évalue. Il joue souvent plus vite, consomme moins de temps pour atteindre la même précision. Bilan : moins de zeitnots (chutes du drapeau), plus de carburant sur les longs matchs. C’est ce qui lui a permis de tenir 144 parties classiques face à Kasparov sans s’effondrer.
L’héritage théorique
La défense Caro-Kann. Karpov a poussé la théorie de cette ouverture à un niveau de raffinement qu’aucun autre joueur n’a atteint. Beaucoup de variantes modernes se basent sur ses découvertes des années 1980-1990.
Le système Catalan. La Catalane (1.d4 d5 2.c4 e6 3.g3) est devenue une arme principale au plus haut niveau grâce à Karpov, qui l’a jouée dans des contextes où elle était considérée comme inoffensive.
Le style positionnel moderne. Beaucoup de jeunes grands maîtres, dont Carlsen, citent Karpov comme l’une de leurs influences principales. Le style « accumulation positionnelle » a connu une réhabilitation à partir des années 2010.
Les livres. Karpov a publié de nombreux ouvrages techniques. Find the Right Plan with Anatoly Karpov (2010, en collaboration avec Anatoly Matsukevich) est particulièrement recommandé pour les forts joueurs.
Pour aller plus loin
Pour la rivalité historique, voir Kasparov et Fischer qu’il a remplacé en 1975. Pour son ouverture phare, voir défense Caro-Kann. Pour son répertoire blanc, voir partie espagnole. Pour une partie marquante de l’ère Karpov-Kasparov, voir Kasparov-Topalov 1999. Le glossaire des échecs couvre les concepts liés.