Bobby Fischer
11ᵉ champion du monde d'échecs (1972-1975). Carrière, parties marquantes, contributions à la théorie. Le génie américain qui a brisé l'hégémonie soviétique.
Bobby Fischer, personne ne joue comme lui. Et sans doute, personne ne vit comme lui non plus. Onzième champion du monde, premier non-soviétique à toucher le titre depuis 1948, tout chez lui va à contre-courant. Prodige qui à treize ans dépasse déjà ses aînés. Accusateur public d’une fédération soviétique qu’il dénonce comme corrompue. Champion sacré en 1972 dans un match suivi par toute la planète, en pleine guerre froide. Et puis, du jour au lendemain, fugitif silencieux pendant vingt ans. Un demi-siècle plus tard, le débat sur son cas reste ouvert. Génie pur ? Oui, c’est certain. Tyran psychologique pour ses adversaires ? Aussi, hélas. Trajectoire reproductible dans les échecs d’aujourd’hui ? Très probablement, non.
En bref. Chicago 1943, Reykjavik 2008. Champion américain à 14 ans, plus jeune grand maître de l’histoire à 15 ans (record du monde à l’époque). Aux Candidats 1971, trois matchs et deux scores 6-0 d’affilée : contre Taimanov, contre Larsen, puis 6,5-2,5 contre Petrosian. Reykjavik 1972 : il bat Spassky 12,5-8,5 et devient champion du monde. Trois ans plus tard, refus de défendre, et le titre passe à Karpov par forfait. Réapparition en 1992 pour un match commémoratif contre Spassky, qu’il regagne. Mort à 64 ans, l’équivalent du nombre de cases d’un échiquier : la coïncidence n’a échappé à personne.
L’enfance d’un autodidacte
Tout commence à Chicago, le 9 mars 1943. Regina Fischer, sa mère, est juive polonaise et a fui l’Europe pour les États-Unis ; elle élève seule ses deux enfants, Joan d’abord puis Bobby. Le père biologique reste un mystère que les archives n’ont jamais entièrement éclairci. Brooklyn devient leur ville dans les années 1950, et c’est là, vers six ans, que la passion va naître.
L’anecdote tient de la légende, sauf qu’elle est exacte. En 1949, Joan rapporte chez elle un échiquier en plastique acheté trois fois rien chez un marchand de bonbons du quartier. Elle déchiffre les règles toute seule dans la notice, puis les enseigne à son petit frère. Lui n’en décroche plus jamais. Onze ans, et il franchit le seuil du Brooklyn Chess Club. Douze ans, et il y bat déjà les adultes. Sa chambre s’encombre de livres russes qu’il décode patiemment, jusqu’à parler la langue assez correctement pour suivre les commentaires soviétiques diffusés à la radio.
À treize ans, il joue contre Donald Byrne ce qu’on baptise plus tard La partie du siècle. Sacrifice de dame au coup 17, victoire en 41 coups. Le New York Times en fait sa une. Un an plus tard, il rafle le championnat américain avec une autorité qui surprend tout le monde, lui le premier. Quinze ans, et le voilà plus jeune grand maître de l’histoire à cette époque.
L’école secondaire ne le retient pas. Sa mère pleure et le supplie d’étudier. Il quitte le lycée à seize ans. Plus rien d’autre que le jeu.
Les années américaines
De 1958 à 1972, Fischer joue tout. Tournois mondiaux, championnats américains, simultanées, parties d’entraînement à n’importe quelle heure. Le championnat des États-Unis ? Huit titres. Une édition entière (1963-64) qu’il termine 11-0, performance jamais reproduite par personne. Pas une nulle. Pas une concession.
Avec les Soviétiques, ça se passe mal. Très mal. Fischer accuse publiquement leurs joueurs de s’arranger entre eux dans les tournois interzonaux. Une partie nulle convenue d’avance ici, une victoire offerte là, le tout pour empêcher qu’un Occidental se qualifie. En 1962, il signe dans Sports Illustrated un papier au titre dévastateur : The Russians Have Fixed World Chess. Scandale immédiat. Mais il avait raison sur le fond, et la FIDE finit par lui donner gain de cause : à partir de 1965, les Candidats deviennent une compétition par matchs en élimination directe.
Pendant ces années, Fischer joue, étudie, écrit. Pas de mariage, pas de vie sentimentale connue, pas d’autre activité. Les contemporains le décrivent comme une machine éclairée par une obsession unique.
Les Candidats 1971 : trois matchs, deux 6-0
L’interzonal de Palma de Majorque, en 1970, ouvre le cycle qui mène au titre. Fischer le gagne avec 18,5 points sur 23. Il finit trois points et demi devant le deuxième. Du jamais-vu à ce niveau. Mais le plus impressionnant arrive l’année suivante.
Demi-finale des Candidats. Fischer affronte Mark Taimanov, ancien finaliste, soviétique. Il gagne 6-0. Six victoires, zéro nulle. À ce niveau, le score paraissait impossible.
Il enchaîne contre Bent Larsen, le grand maître danois. Encore 6-0. Deuxième blanc consécutif. Larsen, pourtant l’un des plus combatifs de sa génération, ne marque rien. Pas même une nulle.
Reste Tigran Petrosian, ancien champion du monde, l’homme qu’on disait imbattable en défense. Premier match nul. Puis Fischer gagne quatre des cinq suivants. Score final : 6,5-2,5. Petrosian sort du match en disant : « Je ne savais pas qu’on pouvait jouer comme ça. »
À Moscou, on commence à s’inquiéter sérieusement.
Reykjavik 1972
Le « match du siècle » se joue du 11 juillet au 1er septembre 1972, dans une salle de Reykjavik filmée par les télévisions du monde entier. Boris Spassky défend, Fischer attaque. La presse occidentale en fait un duel idéologique : Amérique contre URSS, individu solitaire contre rouleau compresseur soviétique. Pas vraiment ce que pensent les joueurs eux-mêmes, mais qui s’en soucie.
Premier signal mauvais : Fischer perd la première partie sur une erreur de calcul au coup 29. Deuxième partie : il ne se présente pas, refusant les caméras dans la salle. Forfait. Score 0-2. La presse américaine panique. Henry Kissinger en personne téléphone à Fischer pour le supplier de continuer. Il revient.
À partir de la troisième partie, le match bascule. Fischer gagne. Puis encore. Puis encore. Spassky, courageux mais dépassé, défend de plus en plus mal. Score final : 12,5-8,5. Le 1er septembre 1972, Robert James Fischer devient le 11ᵉ champion du monde à 29 ans. Le téléphone de la Maison-Blanche sonne. Nixon le félicite.
Le titre perdu sans match
Trois ans passent. En 1975, Anatoly Karpov gagne les Candidats et obtient le droit de défier Fischer. La FIDE annonce le format. Fischer présente une liste de demandes : match au premier qui gagne dix parties (sans limite de durée totale), avantage au champion en cas d’égalité 9-9. Plusieurs conditions sont refusées. Fischer rappelle ses exigences. La FIDE refuse encore.
Le 3 avril 1975, sans qu’aucune partie ne soit jouée, la FIDE déclare Karpov champion du monde par forfait. Fischer dépose sa couronne sans la défendre. Et disparaît.
Pendant les dix-sept années suivantes, le monde n’entend plus parler de lui que par rumeurs. Il vit aux États-Unis, en Hongrie, ailleurs. Pas de tournois. Pas d’interviews. Quelques apparitions auprès d’amis fidèles. Le génie s’est éteint, ou s’est caché.
La revanche de 1992
Le 2 septembre 1992, à Sveti Stefan en Yougoslavie, Fischer ressort. Match contre Spassky, encore. Le contexte international est tendu : la Yougoslavie est sous sanctions, le département d’État américain interdit aux ressortissants américains d’y mener une activité économique. Fischer joue quand même.
Il gagne 10-5, avec 15 nulles. Le jeu n’est plus celui de 1972, mais il reste manifestement plus fort que Spassky. Le match lui rapporte 3,3 millions de dollars. Les États-Unis émettent un mandat d’arrêt à son nom pour violation des sanctions. Il ne reverra plus son pays natal.
L’errance et la fin
La suite, c’est une dérive. Hongrie, Philippines, Japon. En 2004, Fischer est arrêté à Tokyo pour passeport invalide. L’Islande n’avait pas oublié son champion de 1972 : on lui offre la citoyenneté. Acceptée. Reykjavik redevient son port d’attache à partir de 2005.
La fin survient là-bas, le 17 janvier 2008, d’une insuffisance rénale qu’il a longtemps refusé de soigner. 64 ans tout pile, autant que de cases sur un échiquier. La coïncidence a frappé tous les nécrologues du monde. Sa tombe se trouve aujourd’hui près de l’église de Laugardælir, dans le sud de l’île qui l’avait sacré champion trente-six ans plus tôt.
L’apport théorique
Côté ouvertures, Fischer a marqué deux territoires en profondeur.
Avec les Noirs, la sicilienne Najdorf est devenue son arme de prédilection. Les variantes qu’il a analysées contre l’attaque anglaise (la ligne 6.Be3) sont encore référencées dans tous les manuels modernes.
Avec les Blancs, c’est presque toujours 1.e4 suivi de la Ruy Lopez. Sa préparation contre la défense fermée a influencé Karpov, Kasparov, et toutes les générations suivantes. Plusieurs lignes que les engins valident aujourd’hui ont été jouées par Fischer en premier, à l’instinct.
Au-delà des ouvertures, son livre My 60 Memorable Games (1969) reste l’un des trois ou quatre ouvrages les plus influents jamais écrits sur les échecs. Soixante parties qu’il commente lui-même, avec une honnêteté brutale : il signale ses propres erreurs avec autant de sévérité que celles de ses adversaires, parfois davantage.
Plus tard, en 1996, il invente le Chess960 (Fischer Random Chess). L’idée : tirer au sort la position de départ des pièces sur la première et la huitième rangée parmi 960 configurations possibles, pour annuler la mémorisation théorique. Le format gagne du terrain au plus haut niveau dans les années 2010-2020, longtemps après lui.
Pour aller plus loin
Pour la défense que Fischer a portée au sommet, voir sicilienne Najdorf et sicilienne classique. Pour son répertoire blanc, voir partie espagnole avec ses variantes fermée, d’échange et Berlin. Pour une partie historique d’esprit comparable, voir Anderssen-Kieseritzky 1851. Le glossaire des échecs couvre les concepts liés.